Le coup du père François

Avec la victoire presque certaine d’Emmanuel Macron le 7 mai prochain face à Marine Le Pen, François Hollande a bien des raisons d’avoir le sourire…

Et le vainqueur du premier tour de présidentielle est….François Hollande. Dans l’ombre, évidemment, d’Emmanuel Macron qui n’a pas volé sa victoire après une année de conquête éclair. Mais il est assez facile aussi d’imaginer la jubilation du Président sortant à l’annonce des résultats du premier tour dimanche soir à 20 heures. Ce face à face Emmanuel Macron-Marine Le Pen coche toutes les cases de sa feuille de route depuis sa décision de renoncer à se représenter, solennellement annoncée aux Français le 1er décembre dernier. Certes, il lui a fallu avaler cette amère pilule de la résignation mais le risque de l’échec était, à ses yeux, si prévisible qu’il eut alors peur de s’y exposer. Trop fier pour accepter de sortir par la petite porte de la défaite , François Hollande avait compris, dès le lendemain des primaires de la droite, que son sort était scellé. Les Français avaient entrepris une grande lessive politique. Comme Nicolas Sarkozy ou Alain Juppé, il serait à son tour essoré. Alors, le chef de l’Etat a choisi de jouer les belles âmes et mis en scène cette sortie inédite : le renoncement. Tout en sachant également qu’il avait encore une carte en main, un tour de passe passe préparé depuis de longues semaines pour berner tout le monde dans la présidentielle et quitter l’Elysée la tête haute.

Plus que tout autre, cet homme est habité par la politique. Il est, selon la typologie de Machiavel, à la fois lion et renard. Lion en raison d’une férocité rare. Renard par une science exceptionnelle de la ruse. Nul ne le connaît vraiment car il maîtrise à merveille l’art de la dissimulation : sous un masque aimable et courtois se cache un dur à cuire et un combinard. Depuis toujours le pouvoir est sa seule raison d’être. Pour le conquérir, il a appris la patience, accepté de passer son tour en 2007 pour enfin réaliser son rêve de toujours en 2012. Ce faux modeste à la bonhomie de façade a une ambition sans limite, une volonté de fer et une réelle cruauté. Transformé en apparence en monarque républicain fainéant en décembre dernier, il n’est pas pour autant resté les bras croisés. Renoncer à la politique et aux manigances politiciennes aurait signifié disparaître à 63 ans. Presque mourir car il ne sait rien faire d’autre.

En vérité, lucide depuis des mois déjà, cet homme à sang froid savait qu’il lui serait très difficile de redresser la barre pour se lancer dans une nouvelle campagne élyséenne avec quelque chance de succès. En fait, les Français l’avaient définitivement zappé dès l’été 2013. Même sa posture à la fois affligée et martiale depuis la tragique série des attentats qui frappe le pays ne lui a pas permis de redevenir populaire. Comme toujours, en maître tacticien, pour sortir de son impasse, il a donc cherché à placer deux fers au feu. Le sien au cas où un miracle se produirait et lui permettrait de se représenter. Un deuxième nommé Macron, sa créature, dont il voyait l’ambition et le talent se déployer à ses côtés. Il aurait pu le briser. Il s’y est refusé, voyant très bien que ce talentueux Rubempré pouvait être une issue de secours pour lui et le hollandisme agonisant. Il n’a donc rien fait pour l’entraver, le décourager et l’empêcher de se mettre En marche. Très vite, il a pris conscience qu’il tenait peut-être avec ce surdoué de la politique un vrai plan B qui lui permettrait se venger de tous ceux qui, à ses yeux, ont contribué à son échec.

François Hollande est un saurien à la mémoire longue. Il ne ravale jamais sa méchanceté. Elle ne perce que dans la cruauté de ses bons mots sur les rivaux qui ont contrarié son ambition et qu’il a fini par terrasser. Nul n’imagine le plaisir qu’il a pu ressentir en faisant de Laurent Fabius son obligé au ministère des Affaires étrangères. Laurent le magnifique écrasé par l’homme qu’il avait traité de « Fraise des bois » et de « Monsieur petites blagues » ! L’ampleur de son mépris des autres éclate, d’ailleurs, dès son entrée à l ‘Elysée. En refusant de raccompagner Nicolas Sarkozy à sa voiture, il laisse sa morgue cachée l’emporter sur la dignité de sa fonction et le respect d’un usage. Comme si son prédécesseur n’avait pas été président de la République et n’avait mérité à ce titre aucune considération. Autre fait révélateur, ce communiqué aussi froid qu’une lame de guillotine mettant fin à sa relation avec sa compagne Valérie Trieweller. Pas d’affect chez cet homme-là, pas de sentiments, pas d’amis, que des féaux qu’il traite en fonction de ses intérêts. Un marionnettiste qui ne renonce jamais à tirer les ficelles.

Depuis un an, donc, dans la coulisse, il s’active. Par petites touches. Du pointillisme politique transformé en grand art. Que de revanches, il est vrai, François Hollande souhaite prendre à l’issue d’un quinquennat qu’il décrète réussi. N’a-t-il pas déclaré la semaine dernière qu’il rendait la France en meilleur état qu’il ne l’avait reçu ! Qu’importe la vérité des chiffres, ces 500 000 chômeurs supplémentaires, cette dette publique qui a franchi le cap des 2000 milliards d’euros, ce commerce extérieur en berne, cette croissance paresseuse, bref toutes ces données qui font de notre pays l’un des plus mauvais élèves de la classe européenne  et occidentale. Elles soulignent son impuissance mais il s’imagine grand car, plus que tout autre, il sait biaiser et surtout combiner, roi du billard à plusieurs bandes, maître d’un jeu politicien dont il connaît tous les ressorts.

N’étant pas candidat, il lui fallait un prétendant qui ne condamnerait pas son bilan. Qui pourrait même lui offrir en cas de victoire une fonction européenne ou internationale prestigieuse puisqu’il n’a nulle intention de renoncer à la politique, la seule chose qu’il connaisse et l’intéresse. Emmanuel Macron avait tout pour être cet outsider dont il rêvait pour ne pas sombrer dans les oubliettes de l’histoire : il possédait l’ambition, le talent, le grain de folie nécessaire, une audace rafraîchissante, il appartenait à sa caste énarchique, il ne l’accablerait pas de reproches, son bilan ne serait pas passé au crible de la campagne ou d’un audit dévastateur. Surtout, s’il accédait à l’Elysée, il serait vengé de Jean-Luc Mélanchon qui lui cherche des noises idéologiques depuis 1984 et osa même le traiter un jour de « capitaine de pédalo ». Sans parler de Benoît Hamon, frondeur en chef qui a pourri son quinquennat après avoir été son ministre. Et pour finir ce Fillon, incarnation d’une droite catho qu’il exècre et qu’il redoutait de voir lui succéder. Impossible ! Alors, il a tapé plus fort sur l’extrémisme de Mélanchon que sur celui de Marine Le Pen. Il a utilisé la mise en cause de la probité de François Fillon après la révélation du Pénélopegate, laissant entendre qu’il souhaitait, comme le parti socialiste, son retrait de la campagne, profitant même des ennuis « fillonesques » de son ami Leroux pour donner en exemple sa démission du ministère de l’Intérieur, oubliant au passage de dénoncer les turpitudes de Marine Le Pen et de réclamer son abandon de la course.

François Hollande espérait ce face à face Macron – Le Pen. Il l’a et il s’est vengé de tout. Hamon humilié. Mélanchon vaincu. Fillon et la droite coulés. Il peut même se dire que la victoire quasi certaine, et nécessaire, de son ancien ministre le 7 mai au soir sera aussi un peu la sienne. Il pourra alors continuer tranquillement à se faire le VRP de son bilan puisque son successeur ne pourra pas l’accabler. Il attendra même que ce nouveau Président le remette en selle : comment pourrait-il faire autrement ? Bravo l’artiste.

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